Parmi les pics de karst

 

Au plus loin que porte le regard, une multitude de sommets et de pics coupent l’horizon, à demi baignés dans les nuages. Ici et là des rais transpercent les cieux et allument au sol des brasiers aux teintes vives qui détonnent avec les parages. Une rangée de dents saillantes et noires coupe la vallée et semble ne donner aucune issue aux flots couleur moutarde qui serpentent en contrebas. À notre droite, la route sinueuse qui semble aller se perdre vers un précipice est bordée d’un promontoire rocheux de karst grisé et rongé par les temps, qui héberge sur son dôme une végétation capricieuse et ébouriffée qui contraste abruptement avec son socle. Devant nous, des cultures terrassées aux verts subtilement entremêlés courent presque verticalement jusqu’au fond du ravin et se perdent dans les calottes de brouillard qui dansent d’un pas lent vers les hauteurs.

C’est à huit heures du matin, en sortant de la ville de Dong Van et au détour de quelques lacets que nous nous sommes arrêtés, subjugués, devant ce tableau que la nature avait peint inlassablement pendant des millénaires. Ce n’est qu’un des nombreux paysages subtils et délirants, mais parfois aussi austères et rocailleux, qui se sont imprimés en nous lors de notre vagabondage sur le plateau karstique du nord-est du Vietnam. Les pentes y étaient parfois très ardues mais chacun de nos coups de pédale en valait le coup. Pas pressés par le temps, nous parcourions de petites étapes, le nez toujours en l’air, répondant sans faillir aux innombrables « hello » des locaux.

Nous sommes ensuite redescendus vers la baie d’Halong et vers la mer que nous avions quittée en Turquie il y a près d’un an. Gilles était venu ici 20 ans auparavant, avec son ami Sebastiano, lors de son premier voyage hors d’Europe qui aura été le prélude de nombreux autres pour découvrir le monde, mais il a été difficile d’y reconnaître quelque chose. Les hôtels ont poussé comme de la mauvaise herbe et la baie est sillonnée de centaines de bateaux bien plus grands qu’à l’époque. Nous avons ensuite pédalé à travers l’île de Cat Ba pour profiter de la plage et du soleil puis sommes retournés sur le continent pour rejoindre Hanoi, pour 11 jours de pause, dans l’attente de notre extension de visa mais aussi pour récupérer quelques forces et profiter de se sédentariser un peu et permettre à nos cerveaux de se reposer de leurs émotions dans un cadre qui n’est pas chaque jour différent. Et aussi, vous le pensez bien, pour se remplir la panse de tous les délices dont on pourra se régaler dans une ville de cette taille !!! À notre décharge, il faut dire que la découverte d’un pays se fait aussi par sa gastronomie…

Pêle-mêle, quelques plages de vie de Lao Cai à Hanoi :

Course-poursuite et grosses larmes
Nous pédalons quelques kilomètres aux côtés de Hiên qui rentre de l’école sur son vélo 3 vitesses en s’éventant tant bien que mal avec sa main et Anaïs échange quelques bribes d’anglais avec elle. On ne sait pas si c’est son sourire, ses attitudes ou sa voix, mais elle a quelque chose qui nous touche tous les deux. Un court au revoir et elle s’éclipse soudain pour rejoindre sa maison en bord de route. Nous continuons à un rythme soutenu dans une légère pente et sommes arrêtés par des appels après plusieurs kilomètres. C’est Hiên qui nous a rattrapés, on ne sait toujours pas comment. Essoufflée, elle tend un petit cheval doré à Anaïs puis disparait alors que nous sommes encore bouche-bée au bord de la route. On se décide à retourner sur nos pas pour pouvoir la remercier vraiment. À notre arrivée, son père la hèle et elle sort aussitôt avec sa sœur jumelle. On lui donne une petite photo de nous, et elle se met à pleurer à chaudes larmes. L’émotion nous prend tous, même le papa, et c’est les yeux embués que nous prenons quelques photos et échangeons nos coordonnées. C’est une de ces rencontres de voyage fortuite qui nous bouleverse encore à chaque fois que l’on y pense. C’est un de ces moments rempli d’émotions qui compense le manque de nos familles et de nos amis. Oui, vous !!!

Dure réalité au petit-déjeuner
Sur notre route vers Hanoi, alors que le creux dans notre ventre ressemble plutôt à un gouffre, notre nez nous emmène vers un petit bistrot en bord de route où des canards embrochés tournent sans fin au-dessus des braises. Miam, on se régale ! Bloqués par la pluie, nous prenons une chambre alentours. De retour sur place pour le petit-déjeuner, alors que nous dégustons un « banh my » (sorte de sandwich local) une moto débarque et vient livrer sous notre nez le reste de la famille canard, déjà bien décimée. Voyant toutes ces pauvres bêtes entravées tentant tant bien que mal de respirer et laissant échapper des couins-couins plaintifs, nos deux ventres se nouent et on en vient à regretter notre festin du jour d’avant. La volaille, c’est fini pour un moment !!!

L’œuf ou la poule ?
Après notre séjour gastronomique en Chine, nous avons été un peu décontenancés par la diversité des plats au nord du Vietnam. Celui collant le mieux à nos besoins de cyclistes est le « com rang », un riz sauté aux légumes. Mais chacun a sa propre façon de le préparer ici. Parfois avec un œuf ou même quelques bouts de viande, parfois sans rien… C’est là que les talents de mime de Gilles nous assurent d’avoir des protéines dans nos assiettes. Il passe d’abord ses mains dans le dos puis les agite et se met à caqueter. Là, la plupart pense que l’on veut du poulet… C’est sans compter sur la touche finale : Gilles se penche en avant et fait semblant de sortir un truc d’entre ses fesses avec un petit « pop » bien sonore… Oui madame, avec un œuf, s’il vous plaît ! Tout cela sous l’hilarité générale des clients qui se demandaient bien ce que singeait cette grande gigue.

La fine bruine
Que nenni !!! Des torrents, que dis-je, de véritables fleuves se déversant sur nos têtes. Un jour, on a décidé de continuer malgré les conditions alors que même les vietnamiens étaient tous à l’abri et s’amusaient de voir ces hurluberlus prendre une douche tout habillés et sur leurs vélos. On aurait pu remplir une baignoire en nous essorant… La fois suivante, nous nous sommes arrêtés comme il le fallait, en pensant que cela n’allait pas durer longtemps. Après 5 heures, il a fallu se résoudre à retourner en ville se trouver une chambre pour la nuit… Avant d’arriver à Hanoi, notre dernier passe-mauvais-temps consistait en un concours de containers avec chacun sa couleur, rouge pour Gilles et bleu pour Anaïs (victoire des rouges 103 à 80). Et nous qui pensions n’avoir que quelques averses par ci par là !

À tantôt