Tōhoku

 

Tōhoku, c’est la partie nord de l’île de Honshū, l’île principale de l’archipel japonais où se trouvent les grandes mégapoles de Tokyo et Osaka. Depuis Takasaki, nous planifions à travers cette province une route serpentant dans sa partie médiane, celle des montagnes, en évitant la côte et les cités industrieuses la parsemant. Nous savons que certaines des voies que nous voulons emprunter sont potentiellement bloquées par la neige, mais nous nous renseignons chez les locaux au fur et à mesure de notre progression avant de se lancer à l’assaut de celles-ci. Et comme nombre d’entre eux nous disent que cette année il a peu neigé (on se rendra compte que « peu » signifie 3-4 mètres au lieu des 7-8 habituels…), les routes devraient être ouvertes. Un conditionnel étant ce qu’il est, nous devrons tout de même modifier notre itinéraire çà et là et même rebrousser chemin devant l’inamovible barrière menant au mont Kirikuma…

Nous débutons notre première étape sous des cieux cléments, escortés jusqu’à la pause de midi par Atsushi. Après dégustation des onigiris préparés par Yoko, quelques kilomètres et des embrassades en se réjouissant de se revoir bientôt, il vire à gauche et s’en retourne chez lui. Pour nous commence notre périple vers le nord, à la découverte du Japon. Petite parenthèse sur les onigiris, puisque ce sera notre subsistance quotidienne exclusive du repas de midi lors de toutes nos étapes jusqu’à ce jour… Un quasi-rituel presque obsessionnel et on en a testé de toutes sortes et de toutes les maisons. Il s’agit tout simplement de riz, sous forme d’une boule ou d’un triangle aplati d’une épaisseur de 3 centimètres environ, fourrée d’œufs de poisson, de thon, d’algues, de crevettes ou de toute autre sorte de préparation, et que l’on recouvre d’une feuille d’algues séchées avant de l’engloutir. Le parfait en-cas du cycliste car il tient bien au ventre, ne coûte pas trop cher, se conserve facilement, présente un rapport poids/énergie optimal et se trouve partout. Testé et approuvé par hop-hop-hop !!!

En parlant de rituel quasi-obsessionnel, on ne peut pas manquer de vous mentionner le onsen qui lui aussi deviendra une habitude presque quotidienne. Le onsen est le bain public japonais, où, après avoir payé l’accès, hommes et femmes se séparent dans leurs quartiers respectifs avant de procéder aux ablutions selon un procédé toujours le même. On accède derrière un rideau à un petit espace pour se déchausser puis à un vestiaire où chacun emprunte une corbeille d’osier pour y laisser ses affaires. On s’y dévêtit complètement avant d’entrer par une porte coulissante dans la partie des bains proprement dite. Là, on se dirige vers les douches pour s’y laver. On s’assied sur un tabouret en plastique et toute la procédure se fait en position assise. Savon et shampoing sont fournis et si on est habitués, on a sa petite lavette et son petit panier avec ses produits personnels. Un baquet permet de rincer sa lavette pour ceux qui en ont une. Une fois lavés, on peut entrer, nu, dans le grand bain, s’y asseoir et s’y prélasser, pas trop longtemps cependant. Selon l’établissement, il y a plusieurs types de bains de températures différentes, un sauna, un bain de bulles… On se sèche avant de retourner au vestiaire qui lui aussi varie selon l’endroit. Simples lavabos ou alors équipé de sèche-cheveux, coton-tiges, onguents, crèmes et tonifiants pour cheveux. On s’est rapidement habitué aux us et coutumes de cette institution japonaise, qui comme les thermes romains, voit toute la population s’y mélanger, dans une pudeur discrète et respectueuse. Nus, nous sommes tous pareils ! Il faut dire qu’après une journée à pédaler dans le froid, se réchauffer jusqu’aux tripes et ressortir du onsen propre comme un sou neuf, c’est difficile à ne pas apprécier et à ne pas renouveler… Encore une fois, testé et approuvé par hop-hop-hop ! On pourrait presque lancer un label !!!

Oh oui, le froid on l’a ressenti. Et la pluie. Et même la neige ! Les cieux n’ont pas été des plus cléments durant les deux semaines qui nous ont amenées de Takasaki à Oma tout au nord de Tōhoku. Au point de se réveiller un matin avec le toit de la tente à quelques centimètres du visage tellement la neige avait alourdi la toile et déformé notre gîte… Mais cela nous a permis aussi de découvrir un autre aspect de la population locale que nous ne soupçonnions pas. Le contact avec les japonais se fait toujours de manière courtoise et polie, que ce soit à la réception d’un hôtel ou dans un shop de station-service. Pas de froideur, au contraire, mais une sorte de distance respectueuse. Mais lorsqu’ils voient débarquer deux zulus trempés jusqu’aux os, tremblant de froid ou en recherche d’un gîte pour la nuit, ils vont se plier en quatre pour nous aider, tout en s’excusant de ne pas mieux parler l’anglais, alors que nous pouvons distinguer des ailes d’anges gardiens qui se déploient et croissent dans leur dos.

Tel ce propriétaire de camping qui nous met à disposition un bungalow car il craint quelques gouttes pour la nuit et ne voudrait pas nous voir dormir sous la pluie, ou cet autre qui, bien que d’abord mitigé et hésitant puisque le site n’ouvre que dans 3 semaines, finira par nous ouvrir les toilettes, brancher l’électricité et nous arranger un tuyau d’arrosage pour la douche. Ou telles Akiko et Junko, de l’office du tourisme de Nishiwaga, qui nous voyant arrivés dans le hall après une journée entière de pédalage dans le froid, sous la pluie et contre le vent, nous accueillent comme deux mamans, nous offrent biscuits et lait de la région, nous ouvrent une salle de conférence pour y faire sécher tout notre barda et nous dégotent un endroit où passer la nuit. Le lendemain, Junko nous offrira des oranges et des kakis confits « maison » avant de nous laisser rejoindre Akiko, plus haut dans la vallée, qui apprend par de ses aînées les techniques de tressage locales. Elle qui est originaire et a vécu nombre d’années à Osaka la frétillante mégapole, elle a décidé de se retirer en campagne pour une vie plus apaisée, entre ses activités de guide de montagne et la perpétuation des coutumes locales. Il y a encore Munkhbat qui nous loue bien avant l’ouverture, une de ses yourtes, situées à deux pas d’un onsen alors qu’il pleut sans discontinuer au pied du volcan Iwate. Il est mongol, est venu étudier ici et y a développé son entreprise. C’est un grand ours bienveillant et avec une belle aura qui nous fera nous rappeler comme le monde est petit en nous passant sa belle-mère, mongole elle aussi, pour un Skype avec Zürich où elle est installée avec son mari suisse. Que de belles rencontres qui nous réchauffent le cœur !

En nous lisant, vous devez vous imaginer que la vie de cycliste au Japon en cette période de l’année doit être bien pénible… Mais c’est sans compter sur notre botte secrète ! De temps en temps, nous nous faisons cadeau d’une belle escapade luxueuse dans un hôtel-onsen, en demi-pension, où nous nous prélassons dans des bains chauds privés pour ensuite se diriger vers la salle à manger où les merveilles tant visuelles que gustatives de la gastronomie japonaise s’offrent à nous, avant de fouler le tatami de notre chambre et de s’allonger sur le futon fraîchement installé pour de beaux rêves au pays du soleil levant. Des rêves de volcans et de temples, de nature évanescente et de cerisiers en fleurs, de lacs mystérieux et de cours d’eau ondoyants et magiques.

À tantôt